Coup d'état

Abus de pouvoir ou abus de droit…

Depuis la génération Smartphone, filmer l’instant est devenu un réflexe qui s’intensifie avec la gravité de la scène qui se déroule sous nos yeux. Le but de la pratique ? La diffusion sur les réseaux sociaux, à la quête du buzz qui rendra notre vidéo populaire grâce à son nombre de vues. Ainsi les interventions policières, parmi tant d’autres thèmes, sont devenues ces derniers mois « le » sujet tendance à ne surtout pas rater. Mais que nous disent réellement ces vidéos ?

Personne n’aura manqué l’une des dernières vidéos les plus vues du moment : celle d’une belge habitant Waterloo, filmant une intervention de Police, à son domicile, un soir. Personne ne l’aura manquée, non seulement de par le fait qu’elle ait été très partagée, à grands coups de titres racoleurs et de commentaires lynchant littéralement la police belge… Ou la police tout court ! Parmi les mots les plus utilisés : abus de pouvoir, violence gratuite, harcèlement… etc. Ainsi, on nous raconterait que la police aurait débarqué en masse (plus d’une quinzaine d’agents) sous prétexte que deux ados auraient été invités par les enfants du couple filmé par la vidéo amateur. Aussitôt, les commentaires s’affolent, les partages se bousculent et les insultes fusent : la police irait trop loin, abuserait de son pouvoir et s’en prendrait gratuitement et avec une extrême violence à de pauvres innocents qui n’auraient rien fait… ok. Mais cette vidéo nous dit-elle toute la vérité ?

Car à mieux analyser celle-ci, elle démarre lorsque la scène se déroule depuis un certain temps déjà… La police est déjà à l’intérieur et interpelle. Il y a en effet un certain nombre d’agents présents, ce qui paraît suspect pour une simple histoire de limitation de personnes. Il est tard, la vidéo est sombre et tout démarre très vite. Derrière son smartphone, une femme semble énervée, parle vite et fort… Elle filme directement les policiers, montre qu’ils sont en interpellation et qu’ils seraient « désagréables hors caméra ». La vidéaste improvisée fait ainsi le tour de la maison, comptant les agents qui ne bronchent pas et finit dans le jardin, en face d’une agent qui refuse qu’elle soit filmée et qui semble mettre sa main devant l’objectif du téléphone. De là, tout se bouscule et s’enchaîne rapidement… On entend crier, on voit du sang, le visage ensanglanté de la femme qui filmait avant. La police reprend son intervention, met au sol la femme, son mari et la vidéo reprend filmée par ce qui semble être une  des filles du couple. Au final, la vidéo ne dit que cela… Rien d’autre ! Et ne répond pas aux questions… Ne raconte aucune histoire mais juste un morceau de celle-ci. Ni son commencement, ni sa fin. 

Beaucoup de questions restent en suspens : Pourquoi la police était-elle présente ? Pourquoi cette provocation de la part de la personne qui filme ? Comment la femme s’est-elle retrouvée par terre ? A-t-elle belle et bien été poussée par l’agent comme elle le raconte ou s’est-elle jetée par terre se réceptionnant mal ? A l’analyse des images de la vidéo, on ne comprend pas trop cette présence en masse pour deux jeunes qui seraient-là et qui n’auraient rien à y faire et ce pour deux raisons : 1° L’histoire du couvre-feu, 2° L’histoire de la limitation des personnes que l’on peut recevoir chez soi, suite aux directives appliquées dans nos différents pays. La femme semble agacée par le nombre d’agents présents, mais n’explique pas cette présence. La seule chose qu’on entend serait que le couple serait indépendant et ne gagnerait pas sa vie depuis le confinement. Quel rapport ? On ne sait pas. Pourtant, les agents et l’intervention sont automatiquement jugés comme « à tort » par les internautes qui appellent au lynchage. 

Et c’est là que s’installe cette mauvaise habitude malsaine : le fait que la police soit délibérément filmée par les personnes contrôlées ou des passants, alors qu’elle est en intervention. Est-ce que je dois faire le même à la boulangerie lorsque je vais acheter mon pain ? Est-ce que je dois le faire à la caisse du supermarché ? A la poste ? En rendez-vous professionnel ? On nous justifie ce réflexe comme une « protection suite aux abus policiers ». Oui, il y a en effet eu des abus par le passé par certaines forces de l’ordre ? Est-ce que cela en fait une règle pour autant ? Non. Faut-il en faire de même systématiquement dans tous les secteurs où des abus se sont déroulés par le passé ? Dans un tel cas, on ne serait pas sortis de l’auberge. Ensuite… Personnellement, dois-je commencer à lyncher mes connaissances, les membres de ma famille qui occupent des postes au sein de la police ? On les raconterait comme « tous pourris », qui « abuseraient de leur pouvoir » et seraient de « véritables monstres ». Etrangement, cela ne correspond absolument pas à l’image que je me fais des gens que je connais. 

A propos de la violence… C’est ici trois images qui résonnent en nous faisant appel à l’idée de violence : La vue du sang, qui nous fait écho à la violence, souvent à juste titre. On sait d’où vient ce sang, mais on ne sait rien des conditions qui font que la victime est tombée. Ensuite le fait que les parents soient maitrisés au sol, puis menottés nous amène une autre idée de la violence. Pourquoi sont-ils maitrisés de la sorte, on ne sait pas. Enfin, la troisième idée de violence s’immisce ici tout le long de la vidéo à travers la provocation et le ton de la mère de famille, ensuite dans la multitude de cris. Dans ces trois images, quelle est la responsabilité à tort ou à raison des agents de Police ? On ne sait pas…

La vidéo est diffusée, largement partagée, on crie au scandale, à la révolte, au bûcher… Les heures et les jours défilent au même rythme que les images (quoique la vidéo semble motiver les troupes qui propagent plus vite que leur ombre). Et avec les heures, les langues se délient… On commence donc à lire des voisins du couple s’exprimer et donner leur version des faits… Version qui semble légèrement différente de celle véhiculée par la mère de famille. Ainsi, une voisine explique que plusieurs jeunes auraient été présents à passé 23h. Soit plus que deux jeunes, alors que le couvre-feu serait largement passé. Qu’une première intervention aurait eu lieu, sans succès et réaction de la part des parents. Suite à cela une deuxième intervention, demandant des renforts, aurait eu lieu et nous mettrait sur la piste du nombre d’agents sur les lieux, répondant ainsi au refus d’obtempérer de la famille. La voisine, semblant observer la scène depuis son trottoir, raconte ensuite le moment où l’agent refuse de se laisser filmer et repousserait la main de la « victime ». Le téléphone tombé, la femme se serait retournée pour courir à l’intérieur et aurait chuté, se cognant la tête sur le sol… Elle n’aurait donc pas été poussée, mais aurait ensuite été contrôlée au sol comme, parce qu’elle aurait été incontrôlable. 

Au final, qui a raison, qui a tort ? Nous ne le saurons sans doute jamais, puisque cette histoire terminera comme les autres : dans les oubliettes de la toile, effacée qu’elle sera lorsqu’un autre « scandale » éclatera, la vidéo précédente ne faisant plus assez le buzz. Victime ou en infraction, je me dis que lorsqu’on est doublement en faute, interpellé par les forces de l’ordre qui ne font que leur travail, il semble logique de faire profil bas et de ne pas sortir son téléphone pour filmer la scène, geste qui n’aurait sans doute pas l’intérêt de calmer la situation. Je me dis que si je suis en faute, je vais peut-être vouloir me justifier, rester la tête froide étant à cet instant plus que nécessaire. Pour le reste… On ne sait pas ! Nous ne pouvons pas juger… Bien que ce soit devenu une habitude sur le net : voir une vidéo qui ne raconte qu’un morceau choisi de l’histoire, pour ensuite la raconter autrement et manipuler les images pour se disculper. 

Faut-il ici crier au scandale et prendre parti ? Non, on ne le peut pas, car nous ne possédons pas les cartes pour ! Tout comme on ne peut pas juger la violence car on ne sait pas qui se fait écho de la violence. Est-ce la police en intervention qui abuse et matraque de son pouvoir ? Ou est-ce la police qui répond à la provocation injustifiée d’une famille devenant hystérique ? On ne sait pas… La seule chose qu’on peut faire c’est se poser les bonnes questions, ne pas prendre ce qu’on nous montre ou raconte comme un parfait reflet de la réalité, réfléchir avant de juger, de commenter et d’agir. Mais est-ce d’objectivité que notre société veut se nourrir ? Ou l’esprit critique est-il devenu avec la génération des smartphones et des réseaux sociaux quelque chose de tout à fait obsolète ?

Scylla…

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