Coup de plume

Fracturer l’instant…

Un regard… Un simple regard mélangé dans le mien. Il n’en aura finalement pas fallu plus pour bousculer l’instant, créer une faille, une brèche dans le fil du destin et ainsi bousculer tout mon horizon…

Un regard… Un simple regard retenu au mien, l’espace d’une seconde à peine, qui durera une éternité, et l’instant fut fracturé. Alors même que ma route semblait liée dans le sang, une seule seconde, à peine le temps d’un battement d’aile de papillon et tout vole en éclat. J’étais là… Lui aussi… Et le temps tout autour de nous semblait s’être arrêté. Comme si plus rien n’avait d’importance et que le film avait été mis en pause. Une alchimie… Une attirance… Quelque chose de tellement brutal, de tellement fort que les règles et les codes ne semblaient plus que dérisoires. Plus un son, plus un souffle, pas un bruit… L’instant s’était figé, ne prêtant plus d’importance qu’à son regard rempli d’abîmes profonds dans lesquels j’avais envie de me noyer. Est-ce le hasard… Existe-t-il seulement ? Où est-ce la vie qui se jouait de moi… De nous… Mon cœur s’était arrêté de battre pour ensuite revenir à la vie et frapper aussi fort qu’il en voulait à la vie. J’avais l’envie de me lever et d’avancer… Peut-être de fuir aussi… Mais j’étais là, figé, face à lui sans pouvoir rien faire. L’espace d’un instant, je me suis demandé si je rêvais… Ou étais-je peut-être mort, l’ange des ténèbres enfin venu me chercher, me tenant là sa main en silence pour que je le rejoigne. Un sourire… Ou l’ai-je rêvé ? En avais-je tellement envie que j’ai fini par le voir… Une illusion ? Une utopie ? Il avança… La sagesse aurait voulu que je me retourne, mais je ne suis qu ‘impertinence, la fièvre me poussa à le suivre.

La faille était là… A chaque seconde que le temps nous donnait d’exister, elle avançait, elle aussi, grandissant dans ma tête, dans mon cœur, dans mon sang. Il avançait… Me tournant le dos… Allait-il s’arrêter ? Allait-il se retourner ? Suis-je fou ? Je ne sais pas ce qui me poussait à avancer, mais une force étrange guidait mes pas, bloquant ma respiration et mon esprit. Tout à l’intérieur semblait d’être arrêté, ne donnant plus de souffle qu’à la passion brulante, à la folie bouillonnante et à ce je ne sais quoi qui me faisait vivre à nouveau. Comme si mon cœur venait de se réveiller d’un profond sommeil éternel, il était à nouveau en train de battre de mille feux. Il s’arrêta et vint s’asseoir à coté de moi. A l’instant la logique n’avait plus d’envers, plus de sens et l’apesanteur avait tout fait s’envoler. Le temps de me poser à mon tour, nos corps manquèrent de peu de se frôler, j’avais perdu toute notion d’équilibre… Pas que j’ai eu envie de me jeter dans ses bras, mais plutôt dans sa vie, sur son corps, dans ses yeux. Cet instant là dura aussi une éternité… Je ne savais pas si je devais sourire ou avoir peur. J’osais à peine le regarder… mais que m’avait-il fait ? Juste l’envie d’être là, que tout continue à s’arrêter. Que l’instant n’ait jamais de fin, oubliant tout le reste. Juste rester là à ses côtés, malgré l’incertitude, le doute et le néant… Savait-il ? Avait-il ? Pouvait-il ? J’osais à peine regarder dans sa direction, lever les yeux, chaque mot sortant de sa bouche était un nouveau prétexte à le faire taire pour l’embrasser… Mais peut-on ainsi se jeter, posant mes lèvres contre les siennes, malgré le paysage et le monde qui tournait autour de nous ?

Perdu dans ma torpeur, je fus réveillé alors que nos mains se frôlaient à leur tour. D’un seul mot, il enleva tous mes doutes, comme un soleil qui se lève après un hiver de mille lieux, réchauffant de sa chaleur la nature mise en sommeil. Tout en lui était si réconfortant, si doux et torturé à la fois. Un volcan à l’état de sommeil, une brûlure à peine guérie, une plaie à peine cicatrisée. On dit souvent que les âmes torturées ne peuvent que se reconnaître… Et malgré l’écorchure, je ne pouvais que me plonger dans la douceur infantile qui vibrait tout au fond de nous. L’instant était fragile, il me proposa de nous balader… Avancer où, nous ne le savions pas, mais avancer ensemble ne fût-ce qu’un instant. Sans réfléchir, je fermai les yeux et me laissai porter par ce je ne sais quoi qui m ‘attirait tant. Un pas devant l’autre, fuyant le monde avec la plus grande des volontés, nous nous enfonçons dans la nuit, le jour ne tombant pas assez vite pour nous satisfaire… C’était un peu comme marcher sur un fil, avec toute la maladresse qu’on peut attendre du moment. Comme se mettre à nu devant celui ou celle dont nous ne savons rien. Un vertige de vivre… Et l’insolence de l’inconnu. Il aurait pu être un fou furieux, comme moi je l’étais de lui à cet instant… Il aurait pu me tuer, que mes cris n’auraient qu’à peine été entendus du reste de l’univers… Il n’existait déjà plus de toute manière. Dans une nouvelle perte d’équilibre, mon corps vacilla et frôla à nouveau le sien. Dieu que ce moment-là m’était agréable… C’est comme si notre complicité silencieuse et suffocante pouvait être palpable, comme si quelque chose d’impudique nous reliait l’un à l’autre avec la chaleur d’une brûlure sans nom.

Je l’attrapai par la main… J’en avais du moins tellement envie et l’emmenai sous un arbre qui nous cacherait du jour et de la réalité. Sans dire un mot, il avait compris et s’avança contre moi, nos corps se soudant l’un à l’autre, nos lèvres se mêlant l’une dans l’autre. La chaleur de sa peau… la douceur de ses lèvres… Plus rien n’avait à nouveau d’importance. Plus rien n’existait… Tout semblait si parfait que personne ne pourrait comprendre, loin, très loin de la raison et de la logique. Je ne savais rien, mais ce rien semblait être la seule chose qui donnait à mon cœur une raison de battre. L’émoi… Fort… Puissant… Unique… Seul… La désinvolture frappa et donna presque à la nature du rouge sur les joues. Nous nous étions élancés, nous nous étions enlacés… Elle me criait « ce n’est pas sérieux », mais mon sourire lui répondait de se taire, que c’était là l’instant dans lequel j’aurai pu mourir tant il était beau. Car puisqu’il faut mourir autant que cela soit bien… Beau… Doux… Je ne sais pas. Ce n’était pas tant l’ivresse de nos corps en ébullition et la caresse de sa bouche contre ma peau. C’était ce qui semblait ,n’avoir jamais été… Mêlé à ce mystère dont je ne savais rien, à ce silence qui donnait écho au mien. L’étreinte devait être avortée, le jour revenant à la vie… La nuit était passée et n’avait pas duré. Alors qu’il avançait devant moi à nouveau, j’avais tant envie de rattraper sa main, le tirant en arrière, pour le ramener vers la nuit. Son sourire était si beau… Sa peau si douce… Ses fesses si belles.

Puis, le temps s’est remis à battre… Et je marche là, la nuit tombée, sur ce qui semble avoir été un rêve. Mais il n’est plus là et l’instant n’est plus qu’un étroit souvenir. Pourtant, je peux encore sentir la chaleur de sa bouche contre la mienne. Est-ce la mélancolie qui se joue de moi ou qui me fait ce cadeau  de pouvoir à peine me remémorer ? Avec le temps va, tout s’en va… Il s’est envolé peut-être à jamais. Peut-être a-t-il rejoint sa vie dont je ne sais rien, pensant que je retournais à la mienne. J’y suis retourné à vrai dire, mais sans avoir oublié. Peut-être n’étais-je qu’un nom, un mot parmi tant d’autres. Mais je ne peux oublier la passion… Je sais les interdits et j’ai beau marcher à nouveau sur ce chemin que nous avons fait ensemble, ma main reste bien esseulée. Je ne sais pas pourquoi j’y suis revenu… Peut-être suis-je vraiment fou ? Devrais-je l’oublier ? Je sais que le temps le fera sans doute à ma place… Mais je sais aussi que j’ai enfermé dans un coffre un morceau de l’instant, enterré quelque part dans mon jardin. J’ai pensé que si jamais le temps venait un jour à l’effacer, je pourrai ainsi le réanimer… Juste histoire de me souvenir. Et plus j’y repense… Plus je marche parmi ces arbres… Plus j’ai l’impression d’avoir envie d’arrêter de respirer à nouveau. A-t-il vraiment existé où n’était-il qu’un rêve ? Je ne le saurai sans doute jamais… Mais avec effroi, je ne peux me dire que j’ai aimé l’instant, malgré le danger qu’il représente.

Un jour j’y reviendrai… Et peut-être dans l’instant pourrais-je à nouveau me noyer. Je ne sais plus que la mélancolie… Peut-être aurait-il tout bousculé. De l’instant je ne sais plus que le doute et la douceur de ses baisers. Lorsqu’il s’en est allé, je n’ai pas osé regarder s’il se retournait. Je n’ai su que me concentrer sur son nom… Il paraît qu’une fois la nuit tombée, si l’on regarde assez loin vers l’horizon, l’on peut voir une étoile s’effondrer.

Scylla…