Coup de sang

Je dénonce donc je suis…

Ainsi donc, on nous demanderait de dénoncer… Dénoncer notre voisin parce qu’il reçoit de la famille… Dénoncer son voisin parce qu’il fait des travaux « au black »… Dénoncer son voisin parce qu’il ne respecte pas le couvre-feu… Ou encore dénoncer son voisin parce qu’il est juif ?

A croire que les livres d’histoire n’auront pas servi à grande chose, on nous demanderait aujourd’hui de dénoncer notre voisin, un membre de notre famille, une connaissance, sous prétexte que celui-ci ne respecterait pas les règles mises en place. Un geste « simple, utile, civique » donc, à en écouter les hautes instances. « Les gens doivent signaler les voisins qu’ils soupçonnent d’accueillir un rassemblement de sept personnes ou plus » nous expliquait ainsi Kit Malhouse, ministre britannique de la Justice, il y a quelques semaines, au même titre que certains autres représentants de pays européens. Et si d’autres pays, comme la France par exemple, n’auront pas risqué de jouer cette carte officiellement, il est fort à parier que légions seront ceux qui prendront l’initiative de le faire, sans qu’on leur demande. Les chiffres parlent d’eux- même, pendant le premier confinement, le nombre de dénonciations auprès des postes de Police ont vu un effet rebond se produire.

Parce qu’il rappelait l’idée de la délation et de la collaboration pendant la seconde guerre mondiale, où l’on demandait au peuple de dénoncer son voisin juif, ou si l’on suspectait celui-ci d’en abriter ou d’ en cacher, le geste a été pendant très longtemps quelque chose de tabou, dont on ne se vantait pas. Aujourd’hui, de manière tout à fait décomplexée, celle-ci s’abat officiellement « en tout légalité » sur notre société. De façon très hypocrite d’ailleurs, puisque ce sont les outils même de cette dite société qui nous pousserait à agir de façon tout à fait décomplexée… Les réseaux sociaux ne fonctionnent-ils finalement pas sous ce principe ? Un bout de téton apparaît sur la photo postée par l’un de vos contacts sur Facebook ? Instagram ? Tik-Tok ? Snapchat ? Twitter ? Dénoncez la… Enfin, « Signalez-la » pour faire un peu plus politiquement correct. Et ça marche… Nous vivons donc au quotidien dans une société où tout un chacun est tenu de surveiller son voisin.

Si l’on remonte dans le temps, ce modèle fut porté à son paroxysme par l’URSS qui, dès 1922, prit le parti de punir d’emprisonnement la non-dénonciation des crimes politiques. La délation devenait, dès lors, une obligation légale,présentée comme un devoir moral. Les Grecs de l’Antiquité encourageaient la « vigilance démocratique » et accordaient donc une très grande importance à la délation, considérant que la collectivité dans son ensemble était concernée par les crimes et les délits. On évitera de s’étendre sur les atrocités reprochées aux hordes hitlériennes, sous prétexte de la délation.

Plus mesuré, Emmanuel Macron annonçait le 08 octobre « une société de vigilance, voilà ce qu’il nous revient de bâtir ». Dans les faits, ou plutôt les textes, il existe, juridiquement en France, un délit de « non-dénonciation ». Il concerne les crimes. Le code pénal punit de trois ans d’emprisonnement et d’une amende de 45 000 € quiconque n’informerait pas les autorités judiciaires ou administratives alors même qu’il aurait connaissance « d’un crime dont il est encore possible de prévenir ou limiter les effets, ou dont les auteurs sont susceptibles de commettre de nouveaux crimes qui pourraient être empêchés ». Un crime, dans le vocabulaire juridique, désigne l’infraction pénale la plus lourde : l’homicide, le viol, le braquage… passible de plus de dix ans de prison. Ne pas signaler un cas de privations, mauvais traitements, agressions ou atteintes sexuelles, s’il est infligé à un mineur est, de la même façon, punissable par la loi.

Alors, au final, doit-on dénoncer son voisin ? Face à cette pesée éthique, chacun trouvera réponse… Sa réponse. Il sera donc loisible de dénoncer en toute impunité le voisin qui refusera de voir ses grands-parents isolés pendant les fêtes. Ce n’est pas vraiment comme si ils l’avaient été la plupart de l’année, sous couvert du stress et de la crainte véhiculée dans les gros titres des médias. Est-ce finalement quelque chose de si grave ? Les gens sont-ils frustrés au point  de ne pas pouvoir fermer les yeux sur quelque chose qui peut sembler avant tout être un geste « humain » ? Et puis finalement, si aujourd’hui on commence à dénoncer son voisin pour cela, est-ce que le voisin n’aura pas lui aussi une bonne raison pour nous dénoncer ? Car n’oublions pas qu’une fois cette porte là ouverte, elle risque de le devenir définitivement, faisant de chacun de nous la milice de son propre voisin. 

Scylla…