Coup de plume

Ne sommes-nous point éternels…

« Dans l’inconscient, chacun de nous est convaincu de son immortalité »… Avec ces quelques mots, Freud exprimait l’idée que la plupart d’entre nous vivent dans l’insouciance, oubliant que nos échines sont appelées à s’éteindre. Évidement, il semble difficile de vivre sereinement, tout en ayant parfaitement conscience que nos vies finiront tôt où tard, sans crier gare, par trépasser… Ce qui est pourtant le cas. S’il est fort probable que cette forme d’inconscience fasse partie de notre mécanisme de survie, l’idée de rejeter la mort nous permettrait ainsi de mieux envisager l’idée de la vie.

Ces notes là mériteraient de se jouer sur un vieux phonographe… La scène figée dans le temps, au décor immergé dans un silence poussiéreux, presque inquiétant, avec tout le mystère qu’on aurait tendance à lui prêter. Je ne sais si c’est le souffle de cette mélancolie qui ne me quitte pas depuis ma plus tendre enfance, mais l’idée de la mort m’obsède. Se rappeler à tout instant que tout peut s’arrêter, un peu comme si un doigt se posait sur l’interrupteur de nos vies. L’on prête à l’âme l’idée du voyage lorsqu’elle quitte notre corps, encore faut-il songer que peut-être rien ne nous attend derrière la dernière porte. Plus que de raison, mon âme s’interroge et se blottit dans l’inquiétude d’un silence aussi abyssal que l’ombre la plus noire qui existe. Fermer les yeux et disparaître… Pour les rouvrir sur un blanc immaculé, et poser les pieds sur un horizon vierge de toute pensée… Où rien ne vient jamais à mourir. Elle me parle d’un monde où nos âmes se conformeraient aux neiges éternelles.

Sans évoquer la douleur, cette fin semble monacale…. Et ne donne pas écho à mes doutes, ce serait trop beau. Et s’il n’y a pas d’histoires cachées derrière le mot « fin », le ciel peut bien attendre pour me voir le rejoindre. C’est donc la peur au ventre que je vis, tentant d’oublier que tout peut s’arrêter. Dans mon errance, je tente d’éviter de me fondre. De disparaitre dans le décor… S’il m’était donné de frôler les murs pour éviter qu’elle me repère, je crois que je plongerais volontairement dans l’absence la plus totale qui existe. Mais je la sais là, bien évidement, plongée à son tour dans ce silence glacial et lugubre… Elle ne me quitte pas des yeux, attendant tout en comptant les grains de sable qui s’échouent brièvement dans le sablier. Elle doit presque rire de ce cirque qui ressemble à une vie. 

Les deux pieds placés l’un à côté de l’autre, il me faut attendre, une valise à la main où j’emporterais avec moi dans le néant les quelques souvenirs heureux de ma vie. Une fois la barque amarrée, il me faudra monter dedans, une pièce dans la poche, histoire de ne pas me noyer dans le Styx. J’ai eu beau chercher dans la profondeur de mes tourments un sens à cette vie, je n’ai trouvé finalement qu’un simple mausolée pour réponse à ces maux. Et je résonnerais là, à cet instant, que j’aurais dû faire les choses autrement, évoquant les regrets qui seuls m’accompagneront pour l’éternité. Un couteau planté profondément dans le cœur, le sang ne peut que continuer à couler presque à jamais. Tourner les pages encore et encore, avec cette peur du vide qui m’obsède et me torture… Ce voyage là s’annonce mortel et équivoque. La fièvre m’a fait divaguer, le courant m’emmenant vers ce dont j’ai finalement le plus peur… Le silence. 

Les corbeaux posés sur la rive observent cette barque avancer, sans prêter attention à l’homme au teint livide qui la mène. Peut-être a t’il lui aussi décidé de se fondre dans le néant. Ils coassent, dans une sorte de polar mystique où la peur est en toile de fond. Un livre fait de plusieurs chapitres nous replonge dans le passé des protagonistes où chacun a vécu de profonds traumatismes teintés de craintes et de phobies. Sans que le brouillard ne laisse rien deviner de ce qui nous attend, je traverse ces eaux telle une poussière sur laquelle on ne pose pas les yeux. Chaque seconde qui loin, très loin de ce monde semble battre d’un bruit sans fin, demande « Pourquoi faudrait-il se relever après tout ? » d’un ton monocorde et macabre à souhait. Sur la fin, j’ai avancé sans rire, portant un masque, pour ne rien dévoiler de ma tristesse et de ces larmes qui ne me quittaient plus.

Plus de larmes… Les lames les ont évincées, donnant raison aux doutes éperdus dans l’idée du temps. Ils ont eu raison de moi et n’évoquent plus de douleurs, leur ayant préféré l’indifférence. J’ai fait n’importe quoi… Un hiver s’annonce sans fin, c’est probablement le seul instant de ma vie où il n’y aura plus d’entrave, plus de tabous, une liberté absolue ne rimant plus qu’avec le rien. Au loin, je vois sur la rive qu’un léger vent fait s’envoler les feuilles mortes, tombées d’arbres qui n’existent plus. Et la couleur disparaît… Le brouillard devenant de plus en plus épais. La vie s’en fout, elle m’a oublié. Je me suis perdu dans ses images, oubliant le beau et le tendre. Je n’entends plus que le bruit de l’eau…

À présent je peux me taire.

Scylla…

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