Onâmisme

Ode au temps défunt…

Le silence… Ce matin, j’ai ouvert les yeux et j’étais là, au pied de cet arbre noyé dans la brume. Moi qui ne suis habitué qu’aux guerres, j’ai ouvert les yeux et découvert la quiétude, un paysage blanc et stoïque, comme si tout s’était arrêté, comme si plus rien ne comptait. Et cela fait maintenant des heures que j’existe à cet endroit, assis, à regarder au loin le passé qui défile, tel une âme perdue qui observerait la vie d’un inconnu. Plus rien ne semble compter, comme si le temps était mort.

Un arbre… Juste un arbre et cette épaisse brume qui ne me laisse deviner que mon passé. Suis-je mort ? Je ne le sais pas… Sans doute. Mais cela n’a finalement peut-être pas d’importance, car pour la première fois de ma vie, j’ai enfin l’impression de pouvoir respirer… Toutes ces guerres sans fin me lassent, elles ne sont plus la vie, elles ne sont qu’un sombre et épais manteau qu’on a placé sur mes épaules lors de mon enfance. Et là, au pied de ce silence, j’ai beau chercher la raison qui m’a poussé à combattre durant toute cette vie, je ne trouve pas d’écho à cette supercherie. Il n’existe plus rien… Cela fait maintenant des heures que mon corps n’a pas bougé, la souffrance a disparu. Je respire, les yeux ouverts, je peux sourire, mais je ne ressens plus rien, plus de douleur, plus de crainte, plus d’incertitude, juste ce sentiment de plénitude qui a envahi ma vue. Peut-être les dieux ont-ils posé les yeux sur moi… Peut-être auront-ils décidé que j’avais mené suffisamment de luttes… Peut-être dans un ultime instant d’indulgence auront-ils décidé d’enfin m’accorder droit au repos. J’en oublierais presque mon nom. Comme un fantôme qui se promène dans le sillage du deuil, cette brume semble être un voile magique qui recouvre tout ce qui est laid, pour lui donner l’apparence de la beauté.

Un doute… J’ai parfois l’impression que cela fait des jours que je suis assis à cet endroit, à l’état de somnolence, au pied de cet arbre presque en train de le nourrir de mon énergie. C’est comme s’il puisait en moi tout ce qui fait et a fait mon existence. Il m’aborde, fait force pour me faire devenir lui. Ne plus rien ressentir, me fondre dans la pensée unique qu’est celle de la nature. C’est étrange mais je sens en moi quelque chose qui se lève comme pour opposer son refus à cette agonie qu’on m’impose, sans m’avoir demandé mon avis. Au loin… Comme très loin de ce monde, il me semble avoir entendu un cri. Mais il était éloigné… J’ai l’impression de divaguer, presqu’endormi. Mon corps et mon esprit me joueraient-ils un tour ? Je ne vois que cette brume, rien d’autre, qui a tout envahi. Si cela me rassurait au départ, je ressens maintenant un doute, mais je suis si fatigué. Peut-être devrais m’endormir à nouveau, pour me fondre dans le néant et ne plus exister. Mes paupières sont si lourdes, je n’ai plus la force de bouger, de me battre. Je n’ai jamais cru en une force ultime, mais je me sens littéralement absorbé par cet arbre, comme si sa mission était de puiser en moi tout besoin d’existence et de liberté. J’entends son murmure à l’oreille, il s’obstine et veut de moi ma vie. Ces puissances sont trop impénétrables, je ne peux qu’accepter ce qui m’est présenté comme une invitation que je ne peux refuser. J’abandonne…

L’absence… A nouveau j’ouvre les yeux, le temps s’est envolé, mais je ressens plus que jamais son absence. Il n’y a plus de mouvement, plus d’horizon, mais je sais que s’il ne nous avait pas quitté, j’en serais déjà mort, tant mon sommeil au pied de cet arbre peut durer longtemps. Petit à petit, je commence à comprendre. On a tué le temps, pour qu’il n’emporte plus personne et ne commette plus les sacrifices au nom de celle qu’il aime plus que tout, la mort. Cette histoire était arrivée à mes oreilles, mais je n’avais pas jugé bon d’y croire. Le temps était devenu l’ennemi à abattre et il semble que l’un d’entre nous ait eu raison de son existence. Mais pour quel résultat ? Nous voilà tous plongés au pied d’un arbre qui se nourrit de nous. Car on n’aurait jamais pu deviner que la nature verrait en la chute du temps, l’occasion rêvée de prendre le pouvoir. Celle qu’on a toujours considéré comme une faiblesse endormie, nourrissait au plus profond de son existence un sombre désir de vengeance sur l’homme, son bourreau le plus cruel. La brume a disparu de mon esprit, me laissant apercevoir les autres… Une immense plaine recouverte d’arbres qui se nourrissent de l’énergie des hommes dormant à leur pied. Je peux la comprendre… Mais je ne peux pas me résigner. Je refuse de la laisser prendre ma vie, même si elle le mérite.

Tant bien que mal je tente de me redresser… Mon corps crie de douleur, cela fait des siècles que je ne l’ai plus sollicité. C’est comme si on m’arrachait la peau, l’arbre me torture, il lutte contre moi, voulant me retenir auprès de lui. Il sourit en me regardant droit dans les yeux. « Il n’y a plus d’ailleurs », il le sait et me le chante. Je refuse qu’on m’enlève ma vie, je me redresse pour me hisser sur mes deux pieds, à presqu’en oublier que je ne suis qu’un homme. Les larmes coulent, le sang aussi, je ne peux accepter le néant. La nature n’aura pas pitié de moi, maintenant qu’elle a le pouvoir, elle règne… Elle ne me connaît pourtant pas, elle devrait se méfier. Maintenant debout, je recouvre mes sens, constatant avec effroi l’horreur de ce qui semble avoir été une véritable guerre. Tous ces corps jonchant le sol, meurtris et torturés. Jamais je n’aurait pu croire que la mort du temps pourrait permettre un tel chaos. Dans ma tête, j’entends la souffrance des hommes, ces cris qui me semblaient encore étouffés il y a peu, résonnent en moi comme la douleur du monde. Je tente d’avancer, de placer un pied devant l’autre, mais je suis si faible. Comment un homme pourrait avoir la prétention de rivaliser avec les dieux ?! Je marche dans une boue, mélange du corps de la nature et du sang de l’homme… La mélancolie n’est pas loin, je sens sa présence, elle, dans sa robe blanche joue un air de violon, une ode au temps défunt. Que vais-je devenir ? J’en pleurerais presque… Moi qui ai découvert il y a des siècles la quiétude, je me rends compte que tout cela n’était qu’une vaste comédie, qu’il faut maintenant lutter pour retrouver le pouvoir. Rendre sa vie au temps… Moi qui pensais pouvoir laisser les armes au sol, je me retrouve propulsé à devoir lever une armée… Mais comment lutter sans le temps à nos cotés ?

Scylla Pierce

LIENS :

Ce texte est dédié à une personne qui a guidé mes pas, qui a su me montrer le chemin et qui m’observe depuis des années. Elle se reconnaitra… Merci à elle, de tout mon coeur !

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